Depuis ce week-end, de nombreux médias affirment que de nouvelles exigences seraient entrées en vigueur “ce lundi” pour voyager aux États-Unis, dans le cadre de la procédure de demande d’ESTA, le système d’autorisation de voyage électronique pour les voyageurs de 42 pays, dont les États européens, exemptés de visa américain.
En cause : des informations présentées comme désormais obligatoires pour obtenir l’ESTA, allant de la fourniture d’identifiants ou d’historiques de réseaux sociaux sur plusieurs années à des renseignements familiaux plus détaillés.
Repris de site en site, parfois avec des titres alarmistes, ces articles ont rapidement suscité incompréhension et inquiétude chez les voyageurs, certains pensant que refuser de communiquer ces données pourrait désormais entraîner un refus d’autorisation de voyage.
Pourtant, si les changements évoqués s’appuient bien sur un document officiel publié en décembre dernier par l’administration américaine, leur présentation comme immédiatement applicables repose sur une lecture inexacte de ce texte.
Ce que dit vraiment le texte officiel : une consultation, pas une décision
Le document en question, publié au Federal Register le 10 décembre 2025, n’est ni un décret, ni une « règle finale » qui s’imposerait d’un coup.
C’est une “60-Day notice and request for comments” : un avis de consultation dans le cadre de la Paperwork Reduction Act, la procédure américaine qui encadre les collectes d’informations par l’administration.
Autrement dit, l’agence (ici le CBP, U.S. Customs and Border Protection) explique ce qu’elle envisage de demander, justifie la collecte, et invite le public (citoyens, entreprises, associations, juristes…) à commenter avant de trancher.
La date du 9 février 2026 correspond à la fin de la fenêtre de commentaires, pas à une date d’application.
Le chemin qui reste avant une éventuelle entrée en vigueur
Après une “60-day notice”, il ne se passe pas automatiquement un “basculement” le lendemain.
La suite, classiquement, ressemble à ceci :
1) Tri des commentaires et ajustements possibles
Le CBP peut modifier, réduire, clarifier ou même abandonner certains champs proposés, en fonction des retours reçus (charge administrative, faisabilité technique, respect de la vie privée, utilité démontrée pour la sécurité, etc.).
2) Dépôt du dossier à l’OMB + nouvel avis “30 jours”
Si l’agence souhaite avancer, elle soumet ensuite la collecte d’informations à l’OMB (Office of Management and Budget) pour examen, et publie généralement un avis de 30 jours indiquant que le dossier est désormais entre les mains de l’OMB. Les commentaires ultérieurs sont alors adressés directement à l’OMB.
3) Décision de l’OMB : approbation, demande de changements… ou refus
L’OMB peut approuver, renvoyer pour modifications, ou refuser. Sans approbation (ou sans couverture valide du numéro de contrôle OMB de la collecte concernée), l’administration ne peut pas imposer légalement la nouvelle collecte au public.
4) Mise en œuvre opérationnelle (si approuvé)
Ce n’est qu’après ces étapes que le CBP peut déployer concrètement les changements (formulaires, portail, application, procédures). Et si une partie des changements dépasse la simple “collecte d’informations” pour toucher à des obligations substantielles, une autre procédure peut être nécessaire (règle proposée, puis règle finale), ce qui allonge encore les délais.
Pourquoi le WTTC et la GBTA tirent la sonnette d’alarme
C’est précisément cette perspective, même encore hypothétique, qui a fait réagir le secteur du voyage.
Le WTTC (World Travel & Tourism Council), qui représente les grands acteurs mondiaux du tourisme, et la GBTA (Global Business Travel Association), principale organisation internationale du voyage d’affaires, ont ainsi fait part de leurs inquiétudes quant aux effets potentiels de ces propositions sur l’attractivité des États-Unis et la fluidité des déplacements internationaux.
Le WTTC a récemment alerté sur l’impact de ces possibles mesures jugées trop intrusives : perception d’un pays « moins accueillant », baisse des arrivées et de la dépense touristique, avec des effets possibles sur l’emploi.
De son côté, la GBTA a déposé des commentaires formels demandant une approche « équilibrée » : limitation des données demandées à ce qui est strictement justifié, attention à la conformité avec les règles internationales de protection des données, et prudence sur le risque de décourager le voyage d’affaires vers les États-Unis.
À ce stade, la déclaration des réseaux sociaux dans le cadre d’une demande d’ESTA demeure facultative, et aucune des modifications évoquées ces derniers jours n’est juridiquement entrée en vigueur : il s’agit encore de propositions à l’étude, susceptibles d’évoluer, d’être amendées, ou de ne jamais être appliquées.







